En Inde, désormais pays le plus peuplé de la planète, les élections générales ont débuté le 19 avril dernier et s’étalent sur six semaines. Jusqu’au premier juin, ce sont 970 millions d’électrices et d’électeurs indiens qui sont convié.es aux urnes dans plus d’un million de bureaux de vote. Il s’agit d‘un scrutin uninominal à un tour dans lequel chaque votant choisit un.e candidat.e parmi toutes celles et ceux qui lui sont proposés. Celui ou celle qui recueille le plus de suffrages est déclaré.e élu.e dans chacune des 543 circonscriptions indiennes (plus deux sièges réservés à la communauté anglo-indienne, dont les membres sont nommés par le président) pour ensuite siéger à la Lok Sabha, la Chambre basse du Parlement indien. Le dépouillement aura lieu le 4 juin et les résultats seront connus dans la foulée pour déterminer le parti majoritaire, et donc le nouveau Premier ministre.
Le sortant Narendra Modi et son parti nationaliste d’extrême droite, le BJP[1], à la tête de l’Inde depuis 2014, sont encore très largement favoris alors qu’ils font face à une coalition inédite de 41 partis d’opposition, opportunément dénommée INDIA[2], dont le parti historique du Congrès et son chef actuel Rahul Gandhi, héritier de la dynastie Nehru-Gandhi. La majorité actuelle de Narendra Modi est accusée de dérives autoritaires et de patriotisme religieux hindou au détriment des minorités, en particulier les musulmans, très loin du modèle de laïcité à l’indienne prôné par le Mahatma Gandhi, père de l’indépendance. Ces élections sont donc stratégiques à plus d’un titre, non seulement pour l’avenir du Sous-Continent mais également pour l’ensemble de la planète, tant l’Inde, la « plus grande démocratie du monde », est devenue incontournable sur la scène internationale.
A quelques jours du résultat des élections, nous avons donc voulu faire le point sur ce contexte politique explosif avec Rajagopal P.V. Leader du mouvement de défense des petits paysans Ekta Parishad[3], ce dernier se bat depuis des décennies pour la non-violence et un modèle de développement indien favorable à tous, et en particulier les plus démunis, les paysans sans terre des zones rurales indiennes, grands oubliés de la modernisation accélérée du Sous-Continent. A l’origine de grandes marches non-violentes, s’inscrivant dans l’héritage du Mahatma Gandhi, Rajagopal avait organisé une grande marche internationale, la Jai Jagat, qui, partie de Delhi en octobre 2019, devait rejoindre le siège des Nations Unies à Genève en septembre 2020[4]. La pandémie de Covid 19 l’avait contraint à s’interrompre en Arménie en mars 2020. Rajagopal sera de passage en Suisse, en France et en Allemagne en juin prochain :
Propos recueillis par Benjamin Joyeux en mai 2024

« Benjamin Joyeux : – Quel est le contexte général de ces élections législatives indiennes de 2024 ?
Rajagopal P.V : – Les élections se termineront d’ici la fin du mois et un gouvernement devrait donc être formé dans la première semaine de juin. Deux blocs s’affrontent, d’un côté l’Alliance nationale démocratique (NDA) dominée par le parti au pouvoir de Narendra Modi, le BJP, et de l’autre, la coalition INDIA autour du parti du Congrès et de son leader Rahul Gandhi. Ces deux blocs s’affrontent et les questions politiques de fond ne sont pas véritablement abordées, tant le champ politique est polarisé, comme lors des précédentes élections de 2019. Cette polarisation se joue sur les questions de castes et de communautés religieuses. Juste avant le lancement officiel de la campagne, en janvier dernier, il y a eu cette inauguration très controversée d’un temple hindou à Ayodhya qui visait surtout à gagner le vote de la communauté hindoue[5]. Le BJP pensait que cette séquence ferait mouche, mais à mon sens cela n’a pas aussi bien marché qu’il l’espérait.
En fait, il n’y a pas vraiment de débat politique pendant cette campagne mais deux camps qui promettent aux électrices et aux électeurs la gratuité d’un certain nombre de biens pour répondre aux besoins immédiats de la population, nourriture pour les plus pauvres, bourses de 6000 roupies par mois, vélos pour les filles et ordinateurs dans les écoles pour les familles de classes moyennes, etc. C’est ainsi que se déroulent désormais les élections en Inde, que ce soit du côté du BJP ou du côté du Congrès. On est à l’opposé de la philosophie de Gandhi qui rêvait d’une population indienne autosuffisante. Si après n’avoir rien donné pendant 70 ans, vous commencez soudainement à vous servir dans le budget de l’Etat pour déverser de l’argent sur la tête du peuple dans l’optique de gagner les élections, je ne suis pas sûr que la démocratie en sorte renforcée.
Et de même que les promesses et les cadeaux, l’approche communautariste, au sens religieux du terme, afin de tenter de gagner les élections, ne renforce pas non plus la démocratie indienne, bien au contraire. Il n’y a aucune éducation à la démocratie à la base et c’est simplement celui qui promet le plus qui espère récolter le plus de voix. Le phénomène a toujours existé en Inde mais il a pris des proportions folles ces derniers temps. On ne parle absolument pas de programme politique ou de direction à prendre pour le pays, mais de ce que l’on espère obtenir du résultat des élections. C’est une situation douloureuse pour la démocratie, que l’on peut également observer actuellement aux Etats-Unis. J’aimerais vraiment que l’on ait plutôt de véritables débats et choix politiques pour l’avenir de mon pays.
B.J. : – En 2020 et 2021, des milliers d’agriculteurs s’étaient mobilisés durant des mois pour finalement obtenir, après d’immenses manifestations dans tout le pays, du gouvernement de Narendra Modi qu’il renonce à sa réforme agraire. Des manifestations ont repris au début de cette année, les paysans réclamant encore notamment l’instauration de prix planchers. Où en est-on de la mobilisation des paysans indiens ?[6]
Rajagopal : – Le gouvernement actuel du BJP aborde peu cette question de la mobilisation paysanne. Les grandes manifestations de 2020-2021 avaient réussi à obtenir le retrait des lois anti-agriculteurs tant décriées[7] car les paysans étaient tous ensemble, très largement réunis et relayés par des syndicats et des partis politiques. Cette fois-ci, ce sont principalement les agriculteurs en provenance du Pendjab et de l’Haryana qui ont pris la route, non relayés par les partis et syndicats et sans véritable portée nationale. Ce qui a mis également à jour les divisions existant au sein même du monde agricole indien. Habituellement en période d’élection, le gouvernement préfère discuter car il sait que ce n’est pas le moment de se faire des ennemis. Mais cette fois-ci, le pouvoir n’a même pas parlé aux paysans et a tenté d’écraser directement leur mobilisation. Cela démontre que le gouvernement de Narendra Modi n’est pas disposé à céder aux demandes des agriculteurs, en particulier sur la garantie légale du prix minimum de soutien[8]. Au lieu de cela, le gouvernement actuel préfère accorder des subventions aux firmes agro-industrielles et aux entreprises chimiques, vieille habitude des politiciens indiens qui continue. La mobilisation des agriculteurs n’a donc rien obtenu pour l’instant.
B.J. : – Et concernant la problématique de l’accaparement des terres, vaste sujet en Inde ?
Rajagopal : – La question de la terre, des petits paysans sans terre, et en particulier des femmes paysannes, n’est pas réellement abordée dans les programmes politiques. Sur la question sociale, le BJP compte plutôt sur le bilan du programme porté par Narendra Modi de logements pour tous, ou Pradhan Mantri Awas Yojana[9]. Ils essayent de faire croire que le Premier ministre actuel a fourni ainsi des logements à des millions de gensen jouant sur les chiffres présentés, bien souvent faux. Un peu comme ils avaient pu le faire sur la question des toilettes[10], des résultats bien souvent invérifiables en termes d’utilisation réelle, avec l’énorme problématique de l’accès à l’eau courante. Des chiffres sont ainsi annoncés, sans véritable bilan concret.
Le parti du Congrès et sa coalition ne sont pas au pouvoir. Eux n’ont donc pas de bilan à défendre et ils parlent de ce qu’ils feront s’ils gagnent les élections, notamment en termes d’emploi, car c’est un immense défi dans notre pays : le Congrès promet la parité dans l’accès à l’emploi avec des quotas réservés de 50% pour les femmes, un revenu minimum pour chaque jeune au chômage avant qu’il ne trouve un emploi, etc.
Les deux camps font ainsi des promesses électorales, et les gens semblent enthousiastes le temps des meetings politiques, mais guère davantage, sachant pour la plupart à quoi s’en tenir en termes de promesses électorales.
B.J : – Et vous-même et une organisation comme Ekta Parishad, êtes-vous impliqués dans ce processus électoral en cours ?
Rajagopal : – Oui nous nous sommes impliqués dans les élections en lançant notamment une nouvelle plateforme de la société civile autour de l’idée de Janadesh[11]et en rassemblant beaucoup d’organisations et mouvements à l’échelle nationale. Nous avons organisé de multiples réunions dans tout le pays ces derniers mois. Mais malgré tous nos efforts, notre présence se limite à 45 circonscriptions électorales sur les 543 que compte le pays. Cette présence nécessite déjà une implication énorme des bénévoles sur le terrain. Vous savez, le gouvernement actuel surveille de très près les organisations de la société civile et peu d’ONG veulent prendre le risque de disparaître en s’impliquant dans le champ politique. En effet, elles craignent de se voir annuler le FCRA[12] leur permettant de recevoir des fonds en provenance de l’étranger. Et ainsi elles sont devenues beaucoup plus frileuses qu’avant en ce qui concerne leur participation aux élections. Elles se limitent plutôt aujourd’hui à inciter les électrices et les électeurs à aller voter et à choisir les personnes susceptibles de les représenter au mieux.
Au niveau national, nous avons besoin de bien plus d’harmonie entres les différentes communautés, de bien plus de transparence et de bien plus de démocratie. Ainsi dans les 45 circonscriptions où nous sommes présents, il s’agit de promouvoir la lutte contre les inégalités, la transparence, l’approfondissement de la démocratie et la lutte contre la corruption, et d’inciter la population à choisir les candidates et candidats pouvant faire avancer ces idées.
Je crois que beaucoup d’organisations de la société civile ont été choquées et contrariées par le comportement du BJP à leur égard, les ayant tenus à l’écart des décisions prises au sein des différents organes gouvernementaux ces dernières années et ayant fait du chantage aux financements étrangers. Il me semble donc qu’elles n’ont guère de sympathie pour le pouvoir sortant. Néanmoins bien peu d’entre elles s’impliquent activement.
B.J : – Et sur la question des sans terres que vous défendez depuis toujours ?
Rajagopal : – J’ai l’impression que la question des sans terres et de l’accaparement de terres est totalement absente de la campagne électorale. Nous avons essayé de mettre cette question au cœur de l’agenda politique avec Janadesh. Malheureusement, l’actuel Premier Ministre ne semble concerné que par les questions de communautés religieuses, multipliant notamment les déclarations discriminatoires à l’encontre des musulmans. Et c’est ainsi que vous opposez 80% de la population aux 20% restants, divisant la société entre hindous, musulmans, chrétiens, etc. C’est très préoccupant pour toutes celles et ceux comme moi qui ont lutté pendant des années pour la paix et l’harmonie entre les communautés de voir un tel agenda politique communautariste advenir et que la haine et la discrimination deviennent un programme utile pour gagner des élections. Nous savons ce qui risque de se passer pour ces cinq prochaines années si le BJP gagne à nouveau les élections.
Il y a aussi tout de même beaucoup de gens qui ne sont pas dupes et ne veulent pas voir leur pays fracturé par les divisions religieuses, souhaitant l’harmonie communautaire et rejetant la corruption pour plus de démocratie et la possibilité pour chacun de trouver un emploi. C’est sur cette ligne que la coalition d’opposition INDIA pourrait sans doute prendre l’avantage face au parti actuellement au pouvoir.
Mais la plupart de mes amis disent que ce n’est pas ce qui va se passer, étant donnée l’immense quantité d’argent qui a été investi par le pouvoir actuel pour gagner ces élections[13], ou encore la façon dont la commission électorale et les autres organes du pouvoir ont été instrumentalisés à des fins de victoire dans les urnes. Le BJP s’accroche au pouvoir et des centaines d’organisations, y compris gouvernementales, travaillent dans son intérêt. Face à cette victoire annoncée, il est donc difficile de renverser la situation. Mais si jamais c’était le cas, dans un monde qui semble glisser irrémédiablement vers l’extrême droite, ce serait un soulagement non seulement en Inde, mais partout ailleurs, pour nous toutes et tous.
B.J : – Vous aviez prévu de venir aux Nations-Unies à Genève en septembre 2020 pour promouvoir la non-violence issue de la pensée gandhienne comme instrument de mise en œuvre des Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030. Avec tout ce qui se passe actuellement, guerre en Ukraine, guerre à Gaza… et que vous serez de passage en Europe en juin prochain, quel message souhaitez-vous adresser à la communauté internationale ?

– Rajagopal : Je crois que nous sommes en train de vivre une période de folie collective extrêmement périlleuse. Qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Palestine, mais également de conflits moins médiatisés comme ce qui se passe actuellement au Myanmar, beaucoup semblent sombrer dans une forme de folie idéologique. Et l’humanité paraît encline à tester toutes les armes qu’elle possède. Le monde entier est peu à peu contaminé par une idéologie d’extrême droite.
Dans ce moment de très grandes tensions que nous vivons, nous avons plus que jamais besoin de renforcer la non-violence et il nous faut beaucoup plus de gens impliqués dans l’action non-violente. C’est pourquoi nous sommes lancés dans un programme baptisé « Peacebuilders India » (bâtisseurs de paix pour l’Inde) où nous identifions une centaine de personnes à travers tout le pays, nous les formons à la non-violence et à la médiation et nous les aidons à s’organiser collectivement pour qu’ils puissent agir ensuite efficacement en zone de conflit, comme à Manipur. C’est vraiment notre principale préoccupation : alors que le monde semble sombrer dans un cycle de violences, il faut que le nombre de personnes impliquées dans les actions non-violentes grandisse parallèlement. Au prétexte de quelques fous qui s’accrochent au pouvoir, allons-nous laisser le monde sombrer dans la violence et s’autodétruire ou est-ce que l’humanité va se réveiller et travailler enfin à la création d’une société non-violente où tout le monde puisse vivre en paix ?
C’est LE défi fondamental : soit vous souhaitez survivre, soit vous préférez en finir. Et parmi tous les gens que je rencontre, je sais que la plupart veulent un monde pacifique. Malgré le contexte inquiétant, il y a donc un immense espace pour la paix. Il faut simplement que les gens agissent davantage pour prouver que la non-violence fonctionne et que la paix peut être atteinte. Il y a donc encore de la place pour la société civile et les mouvements sociaux en faveur de la paix afin de contribuer au changement. Et c’est aussi pour ça que je viens en Europe dès le lendemain des élections en Inde, essentiellement pour participer à des rencontres et ateliers autour de la non-violence.
Même dans des pays calmes et pacifiques comme la Suisse, il semble devenir difficile d’organiser des manifestations comme celle du 1er mai sans assister à des débordements de violence. Ce n’est pas bon signe. La dernière fois que je me suis rendu en Suisse, nous nous étions posé la question de savoir quel message de paix la Suisse, pays de la médiation et de la neutralité, et l’Inde, pays de Bouddha et du Mahatma Gandhi, pourraient éventuellement porter ensemble. Et au dernier Forum social Mondial qui a eu lieu au Népal et où nous étions présents, nous n’avons eu de cesse de rappeler aux organisations présentes que la paix est possible et que la non-violence est la voie à suivre.
C’est ce que je vais faire lors de mon séjour en Europe, envisager concrètement comment construire la paix, surtout dans des moments difficiles comme actuellement, et comment mobiliser un maximum de gens grâce et avec les outils de la non-violence. Au lieu de rester chez soi à se morfondre, il s’agit de sortir et de commencer à agir afin de changer les choses. »
[1] Pour Bharatiya Janata Party, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Bharatiya_Janata_Party
[2] Pour Indian National Developmental Inclusive Alliance, Alliance nationale indienne pour le développement et l’inclusion en Français.
[3] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Ekta_Parishad
[4] Lire https://lvsl.fr/jai-jagat-les-heritiers-de-gandhi-sur-la-route-pour-un-monde-qui-marche/
[5] Lire par exemple https://fr.euronews.com/2024/01/22/inde-inauguration-dun-temple-hindou-construit-sur-les-vestiges-dune-mosquee
[6] Lire à ce sujet https://www.cadtm.org/Inde-Le-retour-des-mobilisations-paysannes
[7] Lire notamment https://www.institutmontaigne.org/expressions/inde-les-lois-agricoles-sement-le-trouble
[8] Lire https://viacampesina.org/fr/les-agriculteur%C2%B7trices-indien%C2%B7nes-protestent-a-nouveau-la-garantie-legale-du-prix-minimum-de-soutien-est-la-principale-revendication/
[9] Lire par exemple https://timesofindia.indiatimes.com/business/faqs/home-loan-faqs/pradhan-mantri-awas-yojana-features-eligibility-criteria-documents-required-and-how-to-apply/articleshow/72755535.cms
[10] Lire par exemple https://www.letemps.ch/monde/asie-oceanie/narendra-modi-monsieur-toilettes-linde
[11] Janadesh est un mot hindi signifiant « verdict du peuple ». Ekta Parishad avait initié une première grande marche internationale en 2007 intitulée Janadesh 2007, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Janadesh_2007
[12] Le Foreign Contribution Regulation Act (FCRA), Loi relative à la réglementation des contributions étrangères, encadre depuis 1976 les donations en provenance de l’étranger finançant de très nombreuses ONG indiennes. Il est devenu une arme de dissuasion dans les mains du gouvernement Modi pour faire du chantage au financement d’organisations qui seraient trop critiques à son égard. Lire par exemple : https://www.amnesty.org/fr/latest/press-release/2022/01/india-should-stop-using-abusive-foreign-funding-law/
[13] Les élections indiennes de 2024 seront sans doute les plus chères jamais organisées. Les dépenses sont estimées à près de 1 200 milliards de roupies, soit environ 13 milliards d’euros, soit 3 milliards de plus que pour l’élection présidentielle américaine de 2020.
