Cause animale : entre la France et la Suisse, « nous n’avons pas les mêmes lobbies »

Le jeudi 23 avril dernier, une coalition rassemblant politiques et militants de la cause animale interpellait le Conseil fédéral, le gouvernement suisse, afin de l’inciter à repenser le modèle alimentaire face à la crise du Coronavirus. Ce « lobby antispéciste » demandait officiellement aux autorités d’orienter les politiques publiques vers une « baisse conséquente de la production et de l’importation » de viande dans le pays, son appel étant repris par les grands médias[1]. Parmi les 17 signataires, on trouvait des associations comme l’Alliance Animale suisse ou encore Stop gavage suisse, mais également des élus écologistes, Verts et Vert’libéraux, réclamant une sensibilisation à l’éthique animale dans les écoles, une aide à la reconversion pour les éleveurs ou encore un renforcement de l’économie locale.  

En France, nous n’en sommes pas à ce niveau de débat, et le lobby qui s’active en ce moment, c’est surtout celui de la filière viande de l’agro-industrie dissimulé derrière le masque de la défense des petits éleveurs. A l’Assemblée nationale, on en appelle à verser de l’argent aux éleveurs[2], de façon inconditionnelle, comme pour les entreprises, sans jamais se poser la question des bénéfices sociaux et environnementaux de toutes ces activités. Et en cette période de confinement, la consommation de viande repart à la hausse en total dépit du bon sens[3]

Dans l’Hexagone, bien que les journalistes reprennent désormais régulièrement les images de l’association L214 pour les commenter, surtout quand celles-ci démontrent l’horreur de certains élevages ou abattoirs, on garde l’impression que c’est leur côté spectaculaire qui intéresse, les commentateurs refusant de s’aventurer sur le terrain du débat d’idées. On préfère se contenter de diffuser les images afin de nourrir le buzz, pour ensuite mettre en scène le gentil boucher ou le brave éleveur, ne cherchant qu’à vivre de leur travail, face aux vegans hystériques[4].

L’antispécisme est alors presque toujours caricaturé soit comme une lubie folklorique de bobos des villes hors sol, soit comme une dangereuse idéologie à classer dans la catégorie « terrorisme » par la cellule DEMETER du ministère de l’Intérieur[5]. D’ailleurs il suffit de taper « vegan » sur Google pour avoir dans les 1ères occurrences « les vegans sont-ils des extrémistes ? ». On parle tout de même de 5% des Français qui seraient végétariens ou vegans, soit plus de 3 millions de personnes, qui méritent sans aucun doute un autre niveau de débat que ces caricatures. Imaginerait-on intituler un débat : « les bouchers sont-ils de dangereux meurtriers ? ». Les véritables échanges sur la place de la viande dans notre alimentation et le futur de l’élevage sont quasi impossibles dans l’Hexagone et virent la plupart du temps en combats de boxe, à dessein ou non, pour appâter le gogo.

C’est bien dommage, car la question de l’élevage, et plus largement de la place qu’accorde l’être humain aux autres espèces, est une des questions fondamentales, voire la question centrale du temps présent. N’oublions pas que le Coronavirus responsable de l’enfermement actuel de la moitié de l’humanité est sans doute parti d’un marché aux animaux de Wuhan. La majeure partie des virus et grandes pandémies contemporaines proviennent de sa transmission de l’animal à l’homme, à la suite de la déforestation et de la destruction des habitats naturels des autres espèces[6]. Ce qui est souligné dans l’interpellation envoyée la semaine dernière par la coalition animaliste suisse, prenant en compte le « lien indéniable entre les nombreuses zoonoses et épizooties meurtrières et l’exploitation animale ».

Il est grand temps de se poser la question de ce que l’on met dans notre assiette, et en particulier de la végétalisation accrue de notre alimentation, et surtout d’en débattre vraiment, à l’instar de la Suisse, plutôt que de se contenter de caricaturer les choix des un.e.s et des autres selon une approche pour le moins puéril, selon cette bonne vieille tradition franchouillarde toujours persuadée de la grandeur de ses « exceptions », culinaires et culturelles.

Peut-être qu’en fait les lobbies, c’est comme les dirigeants, on a ceux que l’on mérite.  


[1] Lire https://www.letemps.ch/suisse/lobby-antispeciste-interpelle-conseil-federal

[2] Lire la tribune https://www.lejdd.fr/Politique/tribune-filieres-viandes-pour-un-plan-de-sauvetage-des-eleveurs-face-a-la-crise-du-covid-19-3961162

[3] Lire https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/coronavirus-eleveurs-envisagent-greve-viande-1821118.html

[4] Lire par exemple https://www.lexpress.fr/actualite/societe/attaques-vegan-les-bouchers-demandent-une-protection-policiere_2020220.html

[5] Voir https://www.interieur.gouv.fr/Le-ministre/Dossiers-de-presse/Presentation-de-DEMETER-la-cellule-nationale-de-suivi-des-atteintes-au-monde-agricole

[6] Lire le remarquable article de Sonia Shah dans le Monde diplomatique de mars 2020 : https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547

Publié par Benjamin Joyeux

Journaliste indépendant

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